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Résumé F. Kaplan


Colloque Architecture de l'information - ENS de Lyon- 20 novembre 2012 - Frédéric Kaplan, professeur en Digital Humanities à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, Suisse


Le capitalisme linguistique


L'histoire de Google pourrait se résumer en deux algorithmes : l’un, qui permet de trouver des pages répondant à certains mots, l’a rendu populaire ; l’autre, qui affecte à ces mots une valeur marchande, l’a rendu riche. Ce jeu d’enchères sur les mots est aujourd'hui recalculé pour chaque requête de chaque utilisateur des millions de fois par seconde. Il rapporte chaque année des dizaines de milliards de dollars. Le marché linguistique ainsi créé par Google est déjà global et multilingue. 
 
Google a réussi à étendre le domaine du capitalisme à la langue elle-même en fondant un modèle commercial incroyablement profitable sur la spéculation linguistique. Ses autres projets et innovations technologiques peuvent être analysés à travers ce prisme. Quand le moteur de recherche corrige à la volée un mot que vous avez mal orthographié, il ne fait pas que vous rendre service : le plus souvent, il transforme un matériau sans grande valeur (un mot mal orthographié) en une ressource économique directement rentable. Quand Google prolonge une phrase que vous avez commencé à taper dans la case de recherche, il ne se borne pas à vous faire gagner du temps : il vous ramène dans le domaine de la langue qu’il exploite, vous invite à emprunter le chemin statistique tracé par les autres internautes. Les technologies du capitalisme linguistique poussent donc à la régularisation de la langue. Et plus nous ferons appel aux prothèses linguistiques, laissant les algorithmes corriger et prolonger nos propos, plus cette régularisation sera efficace.
 
La découverte de ce territoire du capitalisme jusqu’ici ignoré ouvre un nouveau champ de bataille économique. Google bénéficie certes d’une avance importante, mais des rivaux, ayant compris les règles de cette nouvelle compétition, finiront par se profiler. Des règles finalement assez simples : nous quittons une économie de l’attention pour entrer dans une économie de l’expression. L’enjeu n’est plus tant de capter les regards que de médiatiser la parole et l’écrit. Les gagnants seront ceux qui auront pu développer des relations linguistiques intimes et durables avec un grand nombre d’utilisateurs, pour modéliser et infléchir la langue, créer un marché linguistique contrôlé et organiser la spéculation sur les mots. L’utilisation du langage est désormais l’objet de toutes les convoitises. Nul doute qu’il ne faudra que peu de temps avant que la langue elle-même s’en trouve transformée.

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mise à jour le 5 octobre 2012
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